Stéphane Arguin

S2LQ : Comment la Gendarmerie française a réussi sa migration aux logiciels libres

Le 17 septembre, j’étais présent au S2LQ (Salon du Logiciel Libre et des Technologies Ouvertes du Québec) dans la ville de Québec. Plusieurs exposants étaient présents pour présenter leurs offres de service et leurs produits. La journée était aussi remplie de conférences toutes aussi intéressantes les unes que les autres. Une que j’ai vraiment aimée a été celle de M. le Colonel Guimard de la Gendarmerie française qui est venu expliquer comment ils avaient fait, avec succès, la migration aux logiciels libres. Je vais essayer de présenter l’essentiel de sa présentation (de mémoire) qui était très dense en contenu. Désolé si je tourne les coins ronds…

Les besoins initiaux

En 2007, tout a débuté par un besoin très simple : comment faire pour accéder à des documents légaux et judiciaires archivés aujourd’hui dans 50 ans?

De plus, étant à bout d’être à la merci des fournisseurs avec leurs solutions fermées dont seulement eux pouvaient en faire la maintenance, ils ont mis en place des règles et des normes pour les contrats futurs avec ces mêmes fournisseurs.

Les solutions

Format de fichier ouvert

L’utilisation d’un format de fichier standard et ouvert afin de garantir la pérénité de l’accès aux documents était la solution idéale. Le choix naturel a donc été le format ODF (OpenDocument Format). En choisissant ce format, dans le pire des cas où il n’existe plus d’outils pour lire le format, il sera facile de trouver un bon développeur qui créera un outils pour lire le document à partir de la spécification. Est-ce qu’on peut dire la même chose des formats propriétaires? Que faire dans 50 ans si je dois ouvrir un document MS-Word 2003?

Le « contrat de mariage »

Concernant les contrats avec les fournisseurs de la Gendarmerie, M. le Colonel Guimard nous a fait l’analogie avec un contrat de mariage. Le contrat de mariage existe essentiellement pour une seule raison : le divorce! Ce qu’il nous a expliqué c’est que si un fournisseur veut faire affaire avec la Gendarmerie, il doit respecter des normes strictes (comme des protocols de communication précis, des formats de fichier, …) afin d’éviter qu’ils deviennent dépendant de ce fournisseur.

Tout ce qui est produit comme code source devient la propriété de la Gendarmerie. Comme ça à la fin du contrat (le divorce), ils peuvent trouver un autre fournisseur si le fournisseur actuel ne fait plus l’affaire ou supporter eux-mêmes le logiciel.

Par exemple, il est interdit d’installer des choses sur les postes de travail. Pas de connecteurs spéciaux. Pas de plugins. Leurs solutions doivent fonctionner sur tous les navigateurs Web. Pas seulement Internet Explorer comme on le voit trop souvent. Les postes de travail étant sur Linux, le fournisseur doit le supporter sinon c’est une fin de non recevoir.

Un exemple qu’il nous a donné est un système qu’ils avaient commandé qui était développé selon les spécifications J2E (Java Entreprise Edition). C’est une norme imposé par la Gendarmerie. Le fournisseur est arrivé avec leur produit mais avec la restriction qu’il ne s’exécutait seulement que sur Oracle WebLogic. La Gendarmerie a simplement retourné le fournisseur à sa planche à dessin (ou il y a eu divorce… l’histoire ne le dit pas) car si un système est développé en respectant les spécifications J2E, ils devraient donc être capable de l’installer dans un autre serveur d’application qui respecte cette spécification (dans leur cas, JOnAS) avec très peu d’effort.

La migration des postes de travail

Le format de fichier étant choisi, il fallait maintenant trouver un logiciel qui le supporte. Quand la Gendarmerie a débuté le projet en 2007, seulement OpenOffice supportait ce format. Ce fût donc le logiciel qui a été retenu et déployé sur les postes Windows (pas encore Linux) au lieu de MS-Office. Ensuite, Firefox et Thunderbird ont été choisis comme navigateur Web et outils de gestion de courriel. Ils ont été aussi installés sur les postes de travail.

Maintenant que les employés étaient à l’aise avec ces logiciels, le système d’exploitation (Windows) était devenu une simple commodité. Ils ont donc commencé à faire graduellement (sur des années) la migration des postes de travail sur Linux (Ubuntu). D’ici la fin de l’été 2014, ce sera 72 000 postes de travail qui seront sur Linux.

M. le Colonel Guimard disait aussi un peu en blague que si quelqu’un voulait vraiment un poste Windows (mais avec OpenOffice, Firefox et Thunderbird), il devait avoir un ordinateur de plus de 5 ans car c’est environ depuis ce temps qu’ils n’achètent plus de stations Windows. Donc éventuellement quand ces derniers vestiges rendront l’âme, ils n’auront pas le choix d’avoir un poste Linux.

Les exceptions

Bien sur que tout n’est pas blanc ou noir. Il y a des exceptions. Une dont la Gendarmerie doit composer est le système de radio utilisé pour les communications. Il n’y a que deux fournisseurs mondials : Motorola et Airbus (leur fournisseur). Dans ce cas, il est impensable d’imposer autant de restriction. Ils doivent donc utiliser les systèmes fournis par Airbus. Et c’est correct.

Une autre exception, ce sont les postes de travail des personnes qui s’occupent des communications avec l’international (avec l’OTAN par exemple). Ils ont Windows et MS-Office pour des raisons évidentes (mais LibreOffice pour les documents internes).

Pour résumé

La Gendarmerie a procédé à la migration graduelle (sur des années) en passant par les étapes suivantes :

  • Choix d’un format de document basé sur un besoin d’archivage à très long terme : ODF.
  • Choix d’un produit supportant le format (en 2007) : OpenOffice (maintenant LibreOffice).
  • Utilisation de Firefox et Thunderbird sur les postes de travail.
  • Changement du système d’exploitation (rendu une commidité) de Windows à Linux (Ubuntu).

Et ajoutez à cela toutes les règles qu’ils ont mises en place pour les fournisseurs.

Tout ça leur a permis de faire des économies financières etd’avoir un plus grand contrôle de leurs systèmes informatiques en les rendant indépendant des fournisseurs.

Un autre effet collatéral a été le développemnt de communauté autour des solutions mises en place et un sentiment d’appartenance plus fort. De plus, la Gendarmerie contribue à la communauté du logiciel libre en publiant des améliorations qu’ils apportent. Ils travaillent avec Canonical sur des améliorations apportées à Ubuntu (dont tout le monde profite après coup).

À mon avis, c’est vraiment un modèle de migration idéal. J’aimerais vraiment que ça soit appliqué chez-nous au Québec car nous avons vraiment besoin d’assainir nos finances mais aussi de se sortir des griffes des grands fournisseurs en informatique (pas besoin de les nommer) qui nous tiennent par les …

-SA-


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